De « barrez-vous » au Bovarysme des Y. analyse de Chloé Salvan sur son blog

 « Jeunes de France, votre salut est ailleurs : barrez-vous ! » Après l’affaire Bernard Arnault, cette tribune lancée dans Libération par le producteur Félix Marquardt, le rappeur Mokless et le journaliste Mouloud Achour le 3 septembre en appelait à une autre forme d’exil, la fuite générationnelle. S’il n’y eut pas de « Casse-toi, jeune con » en Une de Libé, un article du Monde y opposait le 14 septembre un appel aux énergies individuelles et une apologie du fédéralisme européen : « Jeunes de France, battez-vous au lieu de vous barrer ». D’un côté, la colère contre une gérontocratie qui s’accommode depuis des années du chômage massif des jeunes actifs et un pessimisme alimenté par la réalité du déclassement : « Pour la première fois dans [notre] partie du monde, une génération au moins – la vôtre – vivra, vous le pressentez d’ailleurs, moins bien que la précédente. » (« Barrez-vous ») De l’autre, la certitude que « L’Europe politique n’advient pas alors qu’elle est le seul remède durable à la crise que nous traversons » (« Battez-vous »), et qu’il faudrait la volonté d’une jeunesse coupablement défaillante pour la bâtir.
Les jeunes de la génération Y[1] auraient donc le choix entre se barrer pour augmenter « la probabilité que [leur] niveau de vie s’accroisse sensiblement au bout de quelques années » ou se battre pour que « la rencontre de nationalités différentes et mêmes ennemies se retrouvent sur la volonté commune de fonder une société puissante ». Et s’ils ne voulaient ni l’un ni l’autre ?
Les stoïciens disaient bien que la meilleure manière de lutter contre l’adversité est de « changer ses désirs, plutôt que l’ordre du monde ». N’ayant jamais connu rien d’autre que la précarité, un taux de chômage élevé et les RTT, les jeunes actifs de 18 à 30 ans s’y sont adaptés en cherchant un équilibre qui fasse la part belle à leur vie personnelle. Le bonheur n’est pas une fonction rigoureusement croissante de l’ascension sociale : les enfants du divorce que sont les Y l’ont bien compris, quand bon nombre d’entre eux ont vu leurs parents sacrifier leur vie privée sur l’autel d’une réussite parfois éphémère, souvent illusoire, et qui leur est de toute façon désormais inaccessible. Ils ont insensiblement transformé l’obligation d’être heureux autrement en l’espoir d’une vie différente, ici et maintenant. Et cela commence par la prise en compte du bien-être dans leurs calculs d’utilité : « Nous cherchons davantage à prendre du plaisir en travaillant qu’à brasser des euros à tout prix », expliquent Myriam Levain et Julia Tissier[2].
C’est peut-être une forme de bovarysme[3], si l’on entend le terme dans le sens que lui donnait son premier théoricien, Jules de Gauthier, comme la « faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est ». Mais il faut y ajouter que les Y ont désormais toutes les possibilités qui manquaient à Emma à portée de clavier. Comme l’exprime Michel Serres avec un rien de lyrisme, les deux ensemble donnent un mélange détonnant, peut-être même un véritable changement de paradigme : « Nous vivons une période comparable à l’au­rore de la paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; comparable à la Renaissance qui vit naître l’impression et le règne du livre ; période incomparable pourtant, puisqu’en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, change la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, l’être-au-monde lui-même, les métiers, l’es­pace et l’habitat.[4] »
Il reste que ce n’est pas l’appât du gain comme tel qui fait que les Y peuvent rêver d’ailleurs, pas plus que l’ambition de changer le cours des choses là où le monde « est en train de se faire ». « Nous avons appris à vivre sans nous projeter, sans rien attendre. Contrairement aux soixante-huitards, nous n’avons jamais voulu faire la révolution. Nous la savons perdue d’avance », expliquent encore Myriam Levain et Julia Tissier. En matière d’engagement politique, si les Y semblent je-m’en-foutistes c’est qu’ils ne croient plus aux institutions ni aux grands mouvements : pour eux, tout part des individus et de leurs petites initiatives qui trouvent quand elles sont bonnes un levier formidable du côté des réseaux. Ils ne sont prêts à agir que localement, car ils ne croient qu’aux œuvres ciblées et mesurables ; mais ils ne désespèrent pas pour autant de pouvoir changer les choses à leur échelle, fut-ce par une somme de petits gestes quotidiens.
Autrement dit, pour la génération Y, le romantisme ne consiste plus à exiger l’impossible, mais à continuer de croire au possible, c’est-à-dire à tout ce qui n’engage qu’eux et cette bonne fortune qui prend aujourd’hui le nom de sérendipité, ou « heureux hasard » de la rencontre. Dans un monde de volonté et de représentation, ils choisiraient sans aucun doute la représentation, qui est souveraine, alors que leur volonté semble bornée de tous côtés. L’invitation au voyage et l’exotisme, voire l’expariation vécue comme un enrichissement, plutôt que l’exil résultant d’un calcul. Et une citoyenneté locale, « moléculaire » dirait Guattari[5], qui n’agit pas contre les pouvoirs établis ou pour les infléchir, mais à côté, dans leurs marges. « Voici un fait, expliquait Victor Segalen dans son Essai sur l’exotisme, je conçois le autre et sitôt, le spectacle est savoureux. Tout l’exotisme est là. »
Blog de Chloé salva: E-revue de culture contemporaine.
Publié par G. Lewi

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