« Je veux faire de ma vie un chef d’oeuvre! ». Le chocolatier et le mythologue.

« Je veux faire de ma vie un chef d’œuvre ! » disait un chocolatier.

En cette période de pâques, les journalistes interrogent les chocolatiers. Certains ont fait de leur métier un art car ils venaient déjà de la sculpture.  Le chocolatier fit donc cette profession de foi surprenante à la radio : faire de sa vie un chef d’œuvre.  Est-ce un espoir fou d’un sculpteur-chocolatier ? Ou une exigence commune à tous les humains ? Pour vous et pour moi ? Et comment on pourrait y arriver ?

Un chef d’œuvre ?

« Œuvre parfaite et très belle en son genre ». Mon vieux « Littré » ne se mouille pas. Il ne fait pas dans l’emphase à propos du mot chef d’œuvre qu’il complète ainsi :« ouvrage auquel un ouvrier met tous ses soins, toute son habileté pour s’en faire honneur ». On trouve sans doute, dans ce vieux dictionnaire tout le sens que voulait lui donner notre chocolatier. Tout mettre en œuvre pour être fier de sa vie. Le chocolatier-philosophe a donc bien compris que le chef d’œuvre absolu n’existe pas. Faire de sa vie une réussite a pour seul critère son propre jugement. Si on est content de ce qu’on réalise, tant mieux, même si un autre jugera votre vie sans grande valeur.
Ainsi en est-il de l’art où le jugement, à propose d’une œuvre, d’un artiste, est, finalement,  toujours personnel.

Réussir sa vie !

Mais dans le langage courant, « chef d’œuvre » et « réussite » se confondent.
Le mythe de la réussite se mêle souvent à la vanité du monde et aux critères dominant  du moment.  Cependant, le mot « réussite » a la même étymologie que le mot « issue ». Ce n’est qu’à la fin, qu’à l’issue de sa vie qu’on saura si on a réussi ou…échoué. Tout cela pour dire que « réussir sa vie » ne veut rien dire, tant qu’on n’a pas franchi la toute dernière ligne. Un chef d’œuvre est un point culminant dans la vie d’un artiste. Il fait référence à la fois à la chose unique, non reproductible et au passé. Si notre philosophe en chocolat voulait affirmer qu’il était fier de la statue qu’il a réalisée cette année, attendons l’an prochain pour la nommer « chef d’œuvre ». Ce sera sans doute encore meilleur !

Le vrai sens du mot chef d’œuvre. Chapeau le chocolatier !

Mais si notre chocolatier a suivi toutes ses « classes », jusqu’au compagnonnage, alors pour lui le mot chef d’œuvre a un tout autre sens. C’est celui qui lui a permis de devenir « compagnon » : « l’ouvrage requis d’un aspirant pour se faire recevoir « maître » dans le métier qu’il a choisi. »

Bravo ! Faire de sa vie un « chef d’œuvre » n’est plus du tout l’expression d’une arrogance médiatique mais la volonté de se montrer digne d’être humain, d’entrer dans le monde des hommes et des  femmes et le mériter au quotidien par ses actes.

Cela dit, le mythologue, ennemi de la démesure (la pire des maladies mentales chez les Grecs anciens), sait que la perfection est, peut-être l’affaire des dieux, mais pas vraiment celle du genre humain. Sachons rester modeste, même dans l’expression!

 

 

 

 

Un seul petit conseil au philosophe du chocolat.

On les aime bien tous ces cuisiniers, pâtissiers, chocolatiers…La langue de bois en chocolat est plus agréable à déguster que celle des économistes. Mais qu’ils n’en fassent pas trop tout de même, et se souviennent de ce bon mot de Jean jacques Rousseau à propos d’un de ces apprentis trop zélés : « Qu’il fasse toujours son chef d’œuvre et que jamais il ne passe maître ! »

Faire de sa vie un « chef d’œuvre » sera toujours un mythe pour celui qui le recherchera sans nuances.  Car la vie est une « via », une  « voie » un chemin. Les épisodes du trajet sont beaucoup plus intéressants que le « jugement final ». Même pour une sculpture de pâques en délicieux chocolat !

 

Publié par G. Lewi

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