Un mythologue, ça sert à quoi?

Depuis que dans les mails, sous le nom de Georges Lewi, je signe Mythologue, on m’interroge. C’est quoi, ça peut servir à quoi un spécialiste des mythes ? Quelle est sa formation ? Qui sont les grands référents ? La mythologie ennuie, le mythologue intrigue. Qu’apporte Georges Lewi dans cette école ?

Sur les blogs des ados, en particulier, le sujet est lancé. Pour certains, c’est un prof de grec ancien, un spécialiste des mythologies, pour d’autres peut-être un médecin qui soignerait par les mythes.

Bien sûr, tous se demandent, comme cette jeune internaute  (Annepou) ce qu’on peut en faire : « Mais dites quand on est mythologue, philosophe des trucs dans ce genre, on a un titre mais on fait quoi comme travail, faut faire un métier à côté ?

Roland Barthes, le mythologue contemporain le plus connu, osa en 1957 intituler « Mythologies » son analyse « sémiologique » de la société, de ses loisirs (match de cath) de ses objets (la DS), des ses courants politiques ( M. Poujade)…

Pour lui, « le mythe est une parole ».  Tout peut-être mythe car « l’univers est infiniment suggestif » Ce qu’on nome désormais le Storytelling , c’est-à-dire raconter l’histoire originelle pour en comprendre l’originalité est une forme contemporaine de la mythologie. Tout événement, toute marque, tout parti politique, tout mouvement sociétal repose sur « un mythe fondateur » qui nous est parvenu déformé, voilé, embelli ou enlaidi. « Cette parole est un message…formé d’écritures et de représentations »

Les marques et leurs mythologies sont bien-sûr les grandes bénéficiaires du pouvoir humain à imaginer le père Noël, c’est-à-dire l’âge d’or,  au travers d’un vieil homme barbu habillé en rouge ou l’éternelle jeunesse au seul son du bruit d’une source d’eau qu’on imagine pure.

Mais, avec Barthes, et avec un demi-siècle d’analyses complémentaires il faut pouvoir aller au-delà de ces mythes  commerciaux ou fabriqués et rechercher dans ce qui arrive à la société un décryptage, une clé de lecture qui aille au-delà des commentaires attendus.

Dans chaque domaine, des mythes opposés se font face et le public -vous et moi- nourris aux contes, et légendes de notre vie enfance et de notre culture, quand nous cherchons à comprendre, nous faisions appel aux analogies. Aux métaphores. Aux archétypes. A ce qui ressemble à la situation donnée et qui peut donner une explication, à défaut de donner du sens à ce qui arrive autour de nous ou à ce qui nous arrive directement.

A force de travail de rapprochement des grandes mythologies gréco-latines, américaines, indiennes, américaines et des grands « conteurs de notre temps » : Spielberg, Chaplin, Besson, Disney…j’ai trouvé 24 mythologies universelles, 24 invariants à travers les âges et les civilisations. Ces mythologies se concentrent autour d’archétypes, de figures emblématiques : le sage ou le héros, le jeune ou le vieux, le fort ou le rusé,  l’artiste ou l’artisan, le solitaire ou le communautariste, Bovary ou Sisyphe…

24 et pas plus en 3 grandes familles : les mythes ontologiques, les mythes statutaires, les mythes d’attitudes. Ce que je suis sans possibilité de changer, (masculin/féminin),  ce que la société m’a donné comme place (puissant ou misérable) , ce que je veux être.(le sage /le fou)

Il est infiniment plus facile à un mythologue, avec ces outils de faire des rapprochements de formes pour comprendre les proximités de sens «  «Quel est le propre du mythe ? C’est de transformer un sens en forme » écrivait déjà Barthes.

C’est pourquoi, un des concepts de base du mythologue  repose sur les couples et les oppositions. Les humains ne savent pas toujours ce qu’ils veulent mais ils savent parfaitement ce dont ils ne veulent pour rien au monde. « Le vin et le lait » ou Le bifteck et les frites »  sont des oppositions traitées par « Mythologies ». Et toutes inexorablement aboutissent à ce constat de Roland Barthes « Bachelard avait sans doute raison de donner l’eau comme le contraire du vin : mythiquement, c’est vrai ; sociologiquement…ce l’est moins »

Les oppositions mythiques appellent généralement des rapprochements sociologiques  temporaires ou épisodiques. Encore faut-il que chacun conserve « en gros » sa place ; BHL , le philosophe n’en fait-il pas trop en étant homme d’action engagé sur tous les fronts, comme jadis Bernard Kouchner lorsqu’il portait lui-même les sacs de riz ?

 

En politique le héros fatigue « à la longue » et le sage finit par lasser. Au bout de cent jours, on demande déjà à François Hollande, plus d’actions,  un peu d’héroïsme, de panache comme on demandait à Nicolas Sarkozy un brin de réflexion avant l’action. Zorro sait raisonner avec discernement  et Socrate a su mourir avec héroïsme…

Apple le fou et Samsung le sage s’affrontent dans le domaine des marques de smartphones. Chacun doit garder son rôle (on attend l’héroïsme d’Apple qui tarde déjà à venir après la mort de son héros). Mais pour durer il faudra que Samsung sache gérer une pointe de folie au-delà du marketing produit. Sinon gare à la sanction. Nokia en fait dorénavant les frais. Les marques folles se fracassent, les marques sages ennuient. Les marques comme les hommes politiques.

L’illusion de cette « génération Bovary », génération facebook qui veut rencontrer le monde se heurte au monde économique qu’elle parvient à contourner avec des réseaux directs. Mais il va falloir que cette génération puisse aller au-delà du rêve : théoriser et proposer un vrai projet alternatif pour éviter que les « occupy » ne restent sur place et ne finissent par se lasser. On en a les prémisses.

Un mythologue est un décrypteur de la réalité pas toujours visible à l’œil nu. Alors quel métier faire quand on est mythologue ? Penseur, écrivain ou professeur quand on en a la formation. Profession Humain sans nul doute quand on a une autre activité lucrative. Ce serait un beau métier.

 

 

Publié par G. Lewi

3 réflexions au sujet de « Un mythologue, ça sert à quoi? »

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article très enrichissant.
    Je m’interroge sur le rôle du Super Héros dans la communication des marques. En ce moment, on le voit se ridiculiser chez Orange ou même Evian. Est-ce que la marque devient puissante au point de supplanter le SH dans nos coeurs ? Au plaisir de vous lire. Christelle

  2. Bonjour,
    Je m’excuse d’avance pour ce commentaire légèrement hors-sujet.
    Je souhaitais connaître vos « ficelles » ou conseils permettant de se fabriquer un mythologie ou un panthéon personnel (je ne suis absolument pas attiré par nos « grandes religions », mais je sais que la foi peut parfois être bien utile.
    Cordialement

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